Quels sont les faits marquants à retenir après deux ans du régime Diomaye - Sonko ?

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- Author, Ousmane Badiane
- Role, Digital Journalist BBC Afrique
- Temps de lecture: 9 min
Deux ans après son élection historique au premier tour, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye présente un bilan contrasté, marqué par une volonté affichée de rupture politique, mais confronté à de fortes contraintes économiques, sur fond de désaccord politique avec son Premier ministre Ousmane Sonko.
Arrivé au pouvoir sur une promesse de souveraineté nationale et de transformation systémique, le régime Diomaye Sonko, a engagé plusieurs réformes visant la refondation économique, la transparence financière, la refondation de la justice et la réduction de l'influence politique sur les institutions.
Deux ans après, l'exercice du pouvoir a confronté Bassirou Diomaye Faye aux contraintes économiques, diplomatiques et institutionnelles.
Entre souveraineté revendiquée, lutte contre la corruption et attentes populaires persistantes, l'heure est au premier bilan.
Souveraineté économique : l'ambition face aux contraintes
Dès leur arrivée, les nouvelles autorités lancent une série d'audits des finances publiques. Objectif affiché : établir un diagnostic réel de la situation budgétaire héritée du précédent régime.
Les conclusions provoquent un séisme économique et politique. Le rapport de la Cour des comptes, publié en février 2025, a révélé une dette publique bien plus lourde que prévu : 119 % du PIB fin 2024.
Selon le FMI, entre 2019 et 2024, le Sénégal a accumulé une dette "cachée" d'environ 7 milliards de dollars (soit près de 4 250 milliards FCFA), confirmant ainsi les conclusions du rapport de la Cour des comptes.
Un niveau largement supérieur aux estimations précédemment communiquées aux partenaires internationaux.
Cette révélation change profondément la perception du risque sénégalais.
Pendant plus d'une décennie, le pays avait été considéré comme un modèle de stabilité macroéconomique en Afrique de l'Ouest, bénéficiant d'un accès relativement favorable aux marchés financiers internationaux. La découverte d'un endettement beaucoup plus élevé remet en question cette réputation.
Pour les investisseurs, la question devient immédiate : les chiffres passés étaient-ils incomplets, ou la situation s'est-elle brutalement dégradée ?
Cette découverte a entraîné la suspension d'un programme de financement du FMI de 1,8 milliard de dollars et plongé Dakar dans une crise de confiance avec ses partenaires.

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Suspension du programme du FMI : un tournant
Ce programme avec le Fonds monétaire international constituait un pilier essentiel de la stratégie économique sénégalaise. Au-delà des financements, il servait de signal de confiance pour les bailleurs internationaux, les agences de notation et les investisseurs privés.
Sa suspension produit plusieurs effets en chaîne : ralentissement des décaissements internationaux, hausse potentielle du coût de l'endettement, incertitude accrue sur la capacité de financement du budget.
Pour Dakar, le problème dépasse donc la perte d'un appui financier : c'est la crédibilité économique du pays qui se retrouve questionnée.
Pour le FMI, toute nouvelle aide financière au Sénégal resterait gelée jusqu'à ce qu'un accord final soit conclu sur la question, conformément aux règles en vigueur.
Reprendre la main sur les ressources
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La promesse phare du régime est claire : reprendre le contrôle des ressources nationales. Depuis 2024, le gouvernement a multiplié les gestes symboliques et concrets pour matérialiser cette ambition.
La renégociation des contrats miniers et énergétiques est au cœur de cette stratégie. Plusieurs accords signés sous les régimes précédents, jugés défavorables au pays, ont été réexaminés.
Dans le secteur minier, les autorités ont exigé des augmentations de redevances et la révision de certaines conditions de production, tandis que l'administration fiscale a ouvert un bras de fer inédit avec les compagnies pétrolières et gazières.
Le cas de Woodside Energy illustre ce changement de paradigme. L'exploitant australien du champ de Sangomar s'est vu réclamer 62,5 millions d'euros de taxes supplémentaires, contestés devant un arbitrage international.
L'État sénégalais, loin de vouloir effrayer les investisseurs, a cherché à rééquilibrer les contrats tout en consolidant son image de partenaire responsable.
Le défi pour le gouvernement est désormais clair : transformer cette manne énergétique en un moteur de développement inclusif, capable de créer des emplois, de stabiliser les finances publiques et améliorer concrètement la vie des Sénégalais.
Cette volonté de souveraineté s'étend également au secteur de la pêche. Plusieurs accords de pêche ont été suspendus, alors que les stocks halieutiques sont au centre de la sécurité alimentaire et de l'emploi local. Les autorités ont signifié aux multinationales et aux flottes étrangères qu'il n'était plus question de laisser exploiter les ressources maritimes sans que l'État et les communautés locales en bénéficient directement.
Ces décisions répondent à une promesse centrale de campagne : reprendre le contrôle des ressources nationales et corriger ce que les autorités décrivent comme des déséquilibres historiques dans le partage des richesses.
Mais cette stratégie crée une tension structurelle.
D'un côté, le pouvoir cherche à rompre avec une dépendance jugée excessive aux institutions financières internationales.
De l'autre, l'économie sénégalaise reste fortement dépendante des financements extérieurs pour soutenir ses investissements publics.

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Une diplomatie de rééquilibrage
Avec l'arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye et la nomination d'Ousmane Sonko comme Premier ministre, une nouvelle doctrine diplomatique semble émerger, articulée autour de trois axes : souveraineté nationale, bon voisinage régional et recentrage stratégique sur l'Afrique.
Une orientation qui cherche à concilier rupture politique et continuité géopolitique.
Dès les premiers mois, le nouveau pouvoir adopte un ton différent sur la scène internationale. Le Sénégal ne rompt pas avec ses partenaires traditionnels, mais cherche à redéfinir les rapports hérités de l'après-indépendance.
Les autorités parlent désormais de partenariats "mutuellement bénéfiques", une formule visant implicitement les relations avec la France, longtemps considérée comme l'allié privilégié de Dakar.
Plutôt qu'une confrontation, la stratégie consiste à diversifier les alliances et multiplier les partenaires (Arabie Saoudite, Chine, Turquie, pays du Golfe) tout en conservant les équilibres diplomatiques nécessaires à la stabilité économique.
Le régime Diomaye Sonko revendique une diplomatie fondée sur la souveraineté économique et politique.
Dans le discours officiel, cela signifie défendre davantage les intérêts économiques nationaux dans les négociations internationales ; réévaluer certains accords jugés déséquilibrés ; diversifier les partenariats pour éviter toute dépendance stratégique.
Ce souverainisme ne se présente pas comme un isolement diplomatique, mais comme une volonté de rééquilibrage.
Contrairement aux ruptures radicales observées ailleurs dans la région sahélienne, Dakar insiste sur une approche graduelle : renégocier plutôt que rompre.
Dans une Afrique de l'Ouest fragilisée par les coups d'État, les tensions sécuritaires et les transitions politiques incertaines, le Sénégal cherche à apparaître comme un facteur de stabilité régionale.
Dakar adopte ainsi une posture d'équilibre : défendre les principes démocratiques sans rompre les canaux diplomatiques. Cette nouvelle doctrine marque une évolution : la souveraineté devient un langage diplomatique autant qu'un programme politique.
Gouverner au nom du « Projet »

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Dès son installation, le nouveau régime revendique une gouvernance différente. Plus qu'un programme, il parle d'un « Projet », terme devenu doctrine politique.
Dans les faits, un équilibre inédit s'installe : un exécutif bicéphale où le président incarne la continuité de l'État tandis que le Premier ministre apparaît comme le moteur politique et stratégique.
Cette configuration rompt avec la tradition sénégalaise d'un président omniprésent et hyper puissant, mais elle pose aussi une question centrale : jusqu'où peut fonctionner un pouvoir partagé dans un système conçu pour une autorité verticale ?
Pendant la première année, l'alchimie semble fonctionner. Les décisions s'enchaînent rapidement, portées par une forte adhésion populaire.
Toutefois, les résultats sociaux restent limités et les tensions politiques internes, notamment entre le président et son Premier ministre Ousmane Sonko, fragilisent la dynamique initiale.
Les divergences entre le président et son Premier ministre assumées publiquement, alimentent les spéculations, tandis qu'une crise de confiance silencieuse s'installe dans l'opinion. Pendant ce temps, les réformes tardenr à se ressentir dans le quotidien des Sénégalais. Le coût de la vie, l'emploi et les services publics restent des préoccupations majeures.
Réformes politiques et judiciaires : refonder l'État
Élu en mars 2024 sur une promesse de transformation systémique, Bassirou Diomaye Faye a placé la refondation de l'État au cœur de son mandat. Plus qu'un changement de dirigeants, il s'agit pour le nouveau pouvoir de modifier les règles du jeu institutionnel et de rompre avec les pratiques politiques jugées opaques ou clientélistes.
Après plusieurs années de tensions politiques et judiciaires, l'exécutif entend renforcer l'État de droit, garantir l'indépendance des magistrats et moderniser les procédures judiciaires.
Les engagements de réforme trouvent leur origine dans la crise politique qui a marqué les dernières années précédant l'alternance : arrestations d'opposants, manifestations meurtrières, accusations d'instrumentalisation de la justice et polarisation extrême du débat public.
Le projet vise à rétablir un lien de confiance entre les institutions et les citoyens. Pour une partie importante de l'opinion, la justice était devenue un enjeu politique central.
La promesse de Bassirou Diomaye Faye répond donc à une demande profonde : reconstruire une justice perçue comme indépendante et équitable.
Mais entre promesses de réforme et réalités institutionnelles, le chantier apparaît aussi vaste que politiquement sensible.
Deux années après l'alternance, la refondation de l'État sénégalais apparaît davantage comme un processus engagé que comme une transformation achevée.
Une transformation institutionnelle profonde nécessite souvent des années, alors que les citoyens attendent des résultats rapides.
L'écart entre rythme des réformes et impatience sociale pourrait devenir l'un des principaux défis du quinquennat.
La refondation passe aussi par une politique de sobriété de l'État : rationalisation des agences, réduction des privilèges administratifs et limitation des dépenses publiques. Ces mesures symboliques visent à donner l'image d'un État plus sobre, plus exemplaire et davantage tourné vers l'intérêt général.

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Le nouveau pouvoir a amorcé des ruptures importantes en matière de gouvernance, de transparence financière et de souveraineté économique, notamment grâce à l'entrée du pays dans l'ère pétrolière et gazière.
Les autorités ont lancé un plan de redressement économique et social axé sur la transparence budgétaire, l'investissement public et la renégociation de certains équilibres économiques, tout en cherchant à préserver la souveraineté économique du pays.
Cependant, deux ans après l'alternance, les attentes sociales restent élevées et le quotidien économique des Sénégalais évolue plus lentement que les ambitions politiques annoncées, alimentant critiques et tensions internes au sein du pouvoir comme dans l'opinion publique.
Le principal défi demeure désormais la stabilisation financière, alors que le Sénégal doit gérer une dette élevée, négocier avec le FMI et maintenir la confiance des marchés tout en poursuivant ses réformes politiques.























