Comment l'Afrique réagit à la décision de la CAF

Des joueurs de l'équipe nationale du Sénégal sur le toit d'un car sur lequel est écrit "Champions d'Afrique 2025, senecartours" lors de la parade avec le trophée d ela CAN dans les rues de Dakar. Une foule de supporteurs et de policiers autour du véhicule.

Crédit photo, Getty Images

Légende image, L'application de l'article 84 qu'évoque la CAF pour justifier sa décision est, selon la FSF, abusive.
    • Author, Isidore Kouwonou
    • Role, BBC News Afrique
  • Temps de lecture: 10 min

Coup de tonnerre, tremblement de terre, séisme ou tsunami dans le football africain, décision surprenante et incroyable, « blague du siècle ». Les mots s'envolent, les expressions s'enchaînent, les réseaux sociaux explosent de réactions des mordus du ballon rond, suite à la décision du Jury d'Appel de la Confédération africaine de football (CAF) rendue publique ce mardi.

Selon des observateurs qui appréhendent la décision de la CAF avec humour, la prolongation de la finale de la CAN 2025 n'est pas terminée dans la soirée du 18 janvier dernier. Elle a continué deux mois après et n'est pas près de finir.

Pour l'instance de la CAF, le Sénégal perd son titre de champion d'Afrique au profit du Maroc, à cause des incidents survenus lors de la finale TotalEnergies CAF Coupe d'Afrique des Nations Maroc 2025 jouée le 18 janvier dernier.

Cette décision dont nous faisons économie des détails ici a provoqué une vague de consternations sur le continent, nombre d'observateurs se demandant ce qui ne va pas avec la CAF, l'instance dirigeante du football en Afrique.

Une décision « inique », a dénoncé la Fédération sénégalaise de football (FSF) qui entend faire appel devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) « dans les plus brefs délais ».

« Décision inédite, d'une gravité exceptionnelle, heurte de front les principes cardinaux qui fondent l'éthique sportive, au premier rang desquels figurent l'équité, la loyauté et le respect de la vérité du terrain », réagit le gouvernement sénégalais dans un communiqué ce mercredi.

La FSF fustige la décision, la FRMF prend acte

Le sélectionneur national du Sénégal, Pape Thiaw (au milieu sur le toit de la voiture) porte un t-shirt maron avec une casquette noire et tient le trophée dans sa maindroite.

Crédit photo, Fédération sénégalaise de football/Facebook

Légende image, La FSF compte saisir le Tribunal arbitral du sport (TAS) dans les 48 heures qui suivent la décision de la CAF.

Quelques heures après la décision du Jury d'Appel de la CAF, la Fédération sénégalaise de football a réagi, dénonçant une décision inique, « sans précédent et inacceptable qui jette le discrédit sur le football africain ».

L'application de l'article 84 qu'évoque la CAF pour justifier sa décision est, selon la FSF, abusive.

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« Un "abandon" suppose une rupture définitive de la compétition. Le retour des joueurs sénégalais sur la pelouse et la validation de la fin du match par l'arbitre rendent l'article 84 inapplicable. Le résultat ayant été homologué et le trophée remis officiellement, la sécurité juridique de la compétition est gravement compromise par ce revirement », fait observer l'instance dirigeante du football sénégalais.

Pour l'instance, le retrait d'un titre continental pour un arrêt de jeu de 15 minutes, alors que l'équité sportive a été respectée par la reprise du jeu, constitue une sanction ultra-vires au regard de la jurisprudence du TAS (notamment TAS 2013/A/3139).

La FSF compte saisir le Tribunal arbitral du sport (TAS) dans les 48 heures qui suivent la décision de la CAF.

De son côté, la Fédération royale marocaine de football (FRMF) dit prendre acte de la décision de la CAF. Dans un communiqué rendu public, elle indique avoir demandé « l'application du règlement de la compétition ».

La FRMF ajoute n'avoir jamais contesté « la performance sportive des équipes engagées » lors de la TotalEnergies CAF Coupe d'Afrique des Nations Maroc 2025.

Célébrations au Maroc

Le journaliste marocain Jalal Bounar a déclaré à Newsday que la décision de la CAF avait été accueillie « avec une immense joie et un grand enthousiasme dans tout le pays ».

« Le Maroc a fait appel de la décision auprès de la Confédération africaine de football car il estimait que le Sénégal avait enfreint les règles pendant le match, et c'est pourquoi les Marocains sont sortis fêter la victoire », a-t-il expliqué.

« Si la victoire est attribuée au Sénégal, ce ne sera pas la fin du monde. Nous l'accepterons car nous sommes satisfaits d'avoir atteint la finale. »

Cependant, le journaliste nord-africain Maher Mezahi a affirmé que ce sentiment n'était pas partagé par tout le continent.

« Il semble que le reste de l'Afrique soit indigné par cette décision car, une fois de plus, la Confédération africaine de football a presque déshonoré le sport », a-t-il déclaré à BBC Radio 5 Live.

Mezahi a cité la décision de la CAF d'exclure le Togo de deux Coupes d'Afrique des Nations pour avoir abandonné la compétition de 2010 suite à une attaque armée contre le bus de son équipe en Angola, deux jours avant le début du tournoi.

Revenant sur la décision de la CAF concernant la finale de 2025, il a déclaré : « Ils ont malheureusement pris l'habitude de publier des décisions de ce genre – que ce soit la commission de discipline ou la commission d'appel – qui finissent par être invalidées par le Tribunal arbitral du sport, mais cela donne à toute la procédure une apparence très amateur. »

Une décision rejetée par le gouvernement du Sénégal

Le président Bassirou Diomaye Faye soulève le trophée de la CAN 2025 avec sa main droite, avec autour de lui des joueurs de la sélection et des membres du staff.

Crédit photo, Présidence de la République du Sénégal/Facebook

Dans un communiqué ce mercredi, le gouvernement sénégalais qui se dit préoccupé par la décision, indique qu'elle procède d'une lecture manifestement erronée du règlement, « conduisant à une décision grossièrement illégale et profondément injuste ».

« En remettant en cause un résultat acquis au terme d'une rencontre régulièrement menée et remportée dans le respect des règles du jeu, la CAF porte une atteinte sérieuse à sa propre crédibilité ainsi qu'à la confiance légitime que les peuples africains placent dans les institutions sportives continentales », souligne le communiqué.

Le gouvernement rejette « sans ambiguïté cette tentative de dépossession injustifiée », tout en faisant appel à une enquête internationale indépendante pour soupçons de corruption au sein des instances dirigeantes de la CAF.

Rappelant qu'elles suivent de près le dossier des supporters sénégalais retenus au Maroc suite aux incidents survenus lors de la finale de cette CAN, pour une issue heureuse, les autorités du Sénégal indiquent qu'elles demeurent vigilantes et inflexibles « dans la défense des droits de la sélection nationale et l'honneur du sport africain ».

Des joueurs sénégalais et acteurs sportifs africains réagissent

Idrissa Gana Gueye en maillot vert de la sélection nationale, est assis sur la pelouse d'un stade avec le trophée de la CAF dans la main droite.

Crédit photo, Fédération sénégalaise de football/Facebook

Ils sont les premiers concernés par cette décision intrigante de la CAF. Ils ne se sont pas faits prier pour réagir sur ce que certains observateurs qualifient d'ahurissant.

Pour le défenseur de l'équipe sénégalaise, Moussa Niakhaté, sociétaire du club français Olympique Lyonnais, c'est une décision incompréhensible.

« Venez les chercher, ils sont fous eux », a-t-il réagi sur son compte Instagram avec photo de lui soulevant le trophée de la CAN et portant une médaille.

Il a été suivi par d'autres de ses coéquipiers qui vivement fustigé cette décision. « Titres, trophées, médailles… tout cela n'est qu'éphémère. Ce qui compte vraiment, c'est que chaque supporter puisse rentrer chez lui et retrouver sa famille. Le peuple sénégalais a montré ce qu'il est : digne dans la victoire, digne dans l'épreuve. C'est ça, la Teranga. Nous savons ce que nous avons vécu ce soir-là à Rabat. Et ça, personne ne pourra nous l'enlever, inch'Allah », écrit Idrissa Guana Gueye, milieu de terrain sénégalais, sur son compte Insta.

Diomansy Kamara, ancien international sénégalais et légende du football africain, s'interroge sur l'intégrité des compétitions africaines.

« A force de décisions confuses, de polémiques et de règlements qui semblent parfois appliqués de manière incohérente, on envoie un message dangereux : celui d'un football qui peine à se respecter lui-même ».

Pour lui, la question aujourd'hui n'est pas finalement qui a gagné, mais le football africain qu'on veut construire pour demain, pour que personne ne doute de sa crédibilité. « L'Afrique mérite mieux que cela ».

Le joueur sénégalais Ismaïla Sarr, lui, a préféré publié des émojis en rire sur son compte pour montrer à quel point la décision de l'instance dirigeante du football africain est ridicule.

« Manifestez-vous les champions. Ce trophée, ça se gagne sur le rectangle vert, mais pas par e-mail », renchérit l'international sénégalais, Hadji Malick Diouf qui joue à West Ham en Angleterre.

« Ils ont osé faire cela. L'Afrique et le monde sauront reconnaître le champion de la CAN 2026, le Sénégal gardera quoi qu'il arrive son trophée », indique Augustin Senghor, membre du comité exécutif de la CAF sur X.

Ahmed Hossam alias Mido, ancien international égyptien et légende du football africain a également écrit sur sa page Facebook, « c'est un gros scandale dans le football ».

Pour Claude Leroy, ancien sélectionneur des Lions de la Teranga, « C'est pitoyable pour l'image que donne la Confédération africaine de football. Cette décision va faire rire toute la planète football ».

L'ancien responsable de la discipline de la CAF, Raymond Hack, a remis en question les décisions prises par l'instance dirigeante du football africain et a suggéré qu'il existait un sentiment d'« ingérence politique », le président de la Fédération marocaine de football [Fouzi Lekjaa] étant le premier vice-président de la CAF.

« Le cirque continue », a déclaré Hack à BBC World Service.

« Beaucoup dépendra du rapport écrit de l'arbitre, mais le fait qu'il ait laissé le jeu se poursuivre et qu'il y ait eu prolongation donne l'impression qu'il était satisfait de la situation.

« Il est le seul à pouvoir arrêter un match. Ni les instances dirigeantes, ni les instances officielles, seul l'arbitre. »

« Sinon, on se retrouvera avec une situation mondiale où, à chaque fois que quelqu'un contestera une décision, il fera appel ou saisira les tribunaux, ou quelque chose d'aussi absurde.

« Le match doit se gagner sur le terrain, pas dans une salle de réunion. »

Hack, avocat et membre de la commission de discipline de la FIFA, a déclaré que les joueurs marocains auraient dû informer l'arbitre qu'ils jouaient sous protestation s'ils comptaient contester le résultat.

Il a également indiqué que le TAS pourrait mettre six mois à statuer sur l'appel du Sénégal.

L'ambassade du Maroc au Sénégal appelle à l'apaisement

La représentation diplomatique marocaine a également réagi, en appelant ses ressortissants établis au Sénégal à faire preuve de retenue, de vigilance et de sens de responsabilités.

« Le sport doit demeurer un vecteur de rapprochement, de fraternité et de respect mutuel entre les peuples », souligne-t-elle, avant d'ajouter qu'« il ne s'agit, en toutes circonstances, que d'un match, dont l'issue ne saurait justifier quelque forme de surenchère ou de propos excessifs entre des peuples frères ».

Le document rend en outre hommage à l'attitude des autorités sénégalaises depuis la finale, qui ont veillé à la sécurité des ressortissants marocains et de leurs biens, illustrant, selon l'ambassade, les valeurs de la Teranga et l'hospitalité du peuple sénégalais.

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