Témoin de l'exécution : le photographe japonais qui a passé des décennies à documenter la vie dans le couloir de la mort

    • Author, Swaminathan Natarajan
    • Role, BBC World Service
  • Temps de lecture: 8 min

Avertissement : Ce récit contient des détails qui pourraient heurter la sensibilité des lecteurs.

Dans les années 1990, le photographe Toshi Kazama, né à Tokyo, travaillait comme photographe commercial à New York lorsqu'un reportage sur un jeune condamné à mort attira son attention.

Intrigué par son histoire, il décida de rencontrer le prisonnier. Cette décision prise sur un coup de tête allait donner une toute nouvelle orientation à sa carrière.

Il photographia ensuite 22 condamnés à mort – un à Taïwan et les autres aux États-Unis. Certains ont été exécutés depuis, tandis que d'autres sont toujours incarcérés. Il a également rencontré des proches de victimes.

Il affirme que son travail a fait de lui un militant acharné contre la peine de mort.

"Garçon ordinaire"

Le détenu qui a d'abord attiré son attention était un jeune délinquant, Michael Shawn Barnes, qui se trouvait dans le couloir de la mort en Alabama en 1996. Arrêté à 17 ans, il avait été condamné à mort par électrocution pour meurtre et viol.

Kazama l'a retrouvé après avoir lu un article à son sujet dans le journal. Après de nombreuses démarches, il a obtenu l'autorisation de lui rendre visite en prison.

Lorsqu'il l'a enfin rencontré, Kazama dit avoir été surpris.

"Je me suis dit : 'oh, je vais voir un monstre'. Mais le garçon qui se tenait devant moi était un garçon ordinaire, comme ceux que j'aurais pu croiser n'importe où", raconte-t-il.

"Je n'ai pas pu résister à l'envie de lui serrer la main avant de le photographier."

Barnes souffre d'un très faible QI et d'un grave trouble de l'apprentissage.

Lors de sa condamnation, le jury a recommandé la réclusion à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle, mais le juge a opté pour la peine de mort, en raison de l'absence de pitié dont Barnes avait fait preuve envers ses victimes, a-t-il expliqué. Le 12 juin 1998, le tribunal de première instance a condamné Barnes à la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle, afin de prendre en compte les circonstances atténuantes.

Aucun remords ?

Sean Sellers, un homme qu'il avait photographié dans le couloir de la mort et qui avait été condamné pour un triple meurtre, l'invita à être son témoin lors de son exécution en Oklahoma en 1999, "en tant qu'ami".

Kazama décida de ne pas y assister, mais écrivit à Sellers pour lui dire qu'il penserait à lui pendant son exécution.

Le 4 février de cette année-là, jour prévu pour l'exécution, Kazama était éveillé dans son appartement new-yorkais et pensait à ce qui se passait dans la prison d'Oklahoma lorsque l'horloge sonna 1 h du matin.

Il décrit les différentes étapes de l'exécution : d'abord une injection chimique, puis cinq minutes plus tard, une seconde. La première est destinée à calmer le condamné. La seconde à l'endormir.

"Et la troisième, à 1 h 10, est l'injection létale qui provoque la contraction musculaire."

Quelques minutes plus tard, Sellers était déclaré mort, mais Kazama, bouleversé, resta comme un mort-vivant pendant trois mois. "J'étais complètement anesthésié. Je ne pouvais rien faire. J'étais tellement déprimé."

Juste avant l'exécution, attaché au chariot d'exécution, Sellers a reçu un micro pour faire sa dernière déclaration.

"Il ne montrait pas beaucoup de remords, ce qui a bouleversé la famille de la victime."

Kazama a côtoyé de nombreux condamnés à mort et confirme que beaucoup ne parlent pas de leurs crimes.

Il raconte avoir rencontré et photographié Napoleon Beazley, exécuté par injection létale en 2002 au Texas pour le meurtre d'un homme de 63 ans.

"Il me parlait de ce qu'il voulait manger avant l'exécution, et de choses comme ça. Ils sont vraiment incapables d'affronter la mort."

Kazama explique que les gens ont souvent du mal à comprendre cela et se demandent pourquoi un condamné ne manifeste aucun remords quelques jours avant son exécution.

Victime d'un crime

En 2003, Kazama rentrait chez lui à pied avec sa fille à New York lorsqu'il a été agressé sans raison par un inconnu qui lui a asséné un violent coup de poing à la tête.

"Je suis moi-même victime d'un crime. J'ai été agressé. Je suis resté dans le coma pendant cinq jours et j'en suis sorti", raconte Kazama à la BBC.

Il a perdu l'ouïe et souffre depuis de problèmes d'équilibre, ainsi que d'une cicatrice permanente à la tête.

"Cette cicatrice ne disparaîtra jamais. Cependant, je peux changer mon regard sur cette agression", dit-il.

Il espérait obtenir des excuses de son agresseur, mais celui-ci n'a jamais été retrouvé. Pour surmonter son traumatisme, il dit avoir été inspiré par des personnes comme Bud Welch, dont la fille de 23 ans, Julie Marie, figurait parmi les 167 victimes de l'attentat contre un bâtiment fédéral à Oklahoma City en 1995.

Au départ, M. Welch était indigné par la perte de sa fille et favorable à la peine de mort, mais il a ensuite milité pour son abolition.

Kazama est fermement convaincu que la peine de mort n'aide pas réellement les familles des victimes à faire face à leur deuil. Il souhaite qu'elles reçoivent un soutien différent, notamment financier.

"C'est la famille de la victime qui souffre le plus. Mais le public se méprend souvent et pense que je suis moi-même une victime et que, par conséquent, je vais vouloir me venger. C'est cette mentalité absurde qui règne". Kazama affirme que cette attitude renforce le soutien à la peine de mort.

"Juste un pas"

La plus belle reconnaissance du travail de Kazama est survenue en 2005, lorsque la Cour suprême des États-Unis a utilisé ses photos comme preuve dans l'affaire historique Roper contre Simmons. Cette décision a déclaré inconstitutionnelle la peine de mort pour les personnes mineures au moment des faits.

"Je suis heureux que les photographies aient eu un impact positif", dit-il.

"Il me reste encore beaucoup à faire", poursuit Kazama. "Ce n'est qu'une étape. J'ai ressenti un certain soulagement [au moment du jugement]. Je n'ai pas l'impression d'avoir remporté une victoire."

Ses échanges avec les gardiens de prison lui ont fait prendre conscience que travailler avec des condamnés à mort les affecte aussi émotionnellement.

Lors de sa première visite à la prison d'Alabama, il a vu des gardiens préparer une exécution.

"En entrant dans la chambre d'exécution, j'ai senti l'odeur de chair humaine brûlée", a-t-il confié à la BBC.

À côté de la chambre d'exécution se trouve le local de détention provisoire où les condamnés à mort patientent. Kazama dit n'avoir jamais oublié l'expression du visage du prisonnier qu'il y a rencontré.

"Les gardiens ont dit qu'il était un mort-vivant."

Ils lui ont aussi parlé de la tâche ingrate de ramasser les restes calcinés du condamné après l'exécution.

Après cette première visite, il a photographié de nombreux autres condamnés à mort dans d'autres prisons et affirme que les responsables lui disent souvent la même chose :

"Toshi, s'il vous plaît, parlez-en au monde entier, pour que nous n'ayons plus à tuer d'êtres humains". Aux États-Unis, dans les prisons, les chaises électriques sont équipées de deux ou trois boutons d'activation, afin qu'aucun bourreau ne se sente responsable de la mort du condamné.

Au Japon, la peine de mort est appliquée par pendaison. Les prisons y disposent de trois interrupteurs pour ouvrir la trappe au-dessus de laquelle le condamné est pendu, mais un seul est fonctionnel, de sorte que les gardiens ignorent lequel s'actionnera, explique-t-il.

Amnesty International indique que 1 518 exécutions ont eu lieu en 2024, dont 1 380 en Iran, en Irak et en Arabie saoudite, et 25 aux États-Unis.

Amnesty précise que ces chiffres n'incluent pas les milliers de personnes qui auraient été exécutées en Chine, car ce pays ne publie pas de statistiques sur le nombre d'exécutions qu'il effectue chaque année.

Prochaine bataille

Parmi les prisonniers dont Kazam a dressé le portrait figure Christa Pike, reconnue coupable du meurtre brutal de Colleen Slemmer, une jeune femme de 19 ans, alors qu'elle n'avait que 18 ans en 1995. Les autorités du Tennessee ont fixé la date de son exécution au 30 septembre 2026.

Si elle a lieu, ce sera la première exécution d'une femme dans cet État depuis plus de 200 ans.

Lors de leur rencontre, Kazam raconte : "elle avait l'air d'une fille vraiment adorable. Je n'arrivais pas à croire qu'elle ait pu faire une chose pareille. Elle avoue le crime."

Pike n'a manifesté aucun remords, ajoute-t-il.

Kazam n'a pas parlé à Pike depuis des années, mais l'annonce de son exécution programmée l'a profondément marqué.

Il explique vouloir tenter d'obtenir un sursis : "je dois discuter avec son avocate actuelle pour savoir quelle est la meilleure stratégie à adopter pour la sauver de la peine capitale."