Ces 10 vestiges allemands qui continuent de raconter l'histoire coloniale du Togo

    • Author, Isidore Kouwonou
    • Role, BBC News Afrique
  • Temps de lecture: 13 min

Dans les grandes villes du Togo aujourd'hui, notamment Lomé, Aneho, Atakpamé, Sokodé, on peut encore apercevoir des édifices, plantations, routes ou chemins de fer qui rappellent la colonisation allemande dans le pays. Ces images montrent le prestige qu'avaient ce colonisateur au « Togoland ».

Même plus de cent ans après le départ du colon dû à sa défaite contre les Alliés lors de la Première Guerre mondiale et le partage du Togoland entre les Britanniques et les Français, le pays d'Afrique de l'Ouest demeure profondément marqué par cette influence allemande qu'on voit non seulement à travers des réalisations, mais aussi dans les comportements de certains citoyens.

Les noms de certains endroits à Lomé jusqu'aujourd'hui, comme la « rue de Brême » ou encore « rue de Hambourg » souligne les traces cette colonisation germanique du Togo.

Musterkolonie » (colonie modèle), c'est le nom donné au Togo à l'époque par les Allemands qui prennent l'exemple de l'administration, de l'organisation de cette colonie et le travail acharné de sa population, pour dupliquer dans les autres colonies allemandes en Afrique, notamment le Kamerun (Cameroun), l'Afrique orientale allemande (actuels Rwanda, Burundi et Tanzanie) et le Sud-ouest africain allemand (Namibie).

C'était à travers sa station de communication transcontinentale Telefunken de Kamina sur le territoire togolais que l'Allemagne avait la mainmise sur toutes ces colonies éparpillées sur le contient.

Cette relation entre l'Allemagne et le Togo ne s'est pas arrêtée après la capitulation allemande à la fin de la première guerre mondiale, selon Dr Stéphane Koffi Kouzan, expert en histoire contemporaine et spécialiste de la colonisation allemande et son héritage au Togo et en Afrique.

L'ancienne métropole, selon lui, a cherché à renouer avec le Togo en envoyant des espions à travers des correspondances pour surveiller les Français qui ont pris la colonie. De plus, après l'accession du Togo à l'indépendance, une forte coopération germano-togolaise s'est développée sous la présidence de Sylvanus Olympio avec l'érection de l'Institut Goethe, « ce qui d'ailleurs n'a pas plu à la France ».

En 1984, en plein règne de feu Gnassingbé Eyadéma, père de l'actuel président du Conseil Faure Gnassingbé, le Togo et l'Allemagne avaient célébré avec faste le centenaire de l'amitié germano-togolaise, signe que les deux pays entretenaient encore de relations étroites qui se poursuivent d'ailleurs jusqu'aujourd'hui.

Cependant, la colonisation allemande n'a pas été un fleuve tranquille pour le Togo. L'histoire retient que les Togolais étaient brimés dans leurs droits par le colon, avec des travaux forcés lors de la construction de la jetée métallique du port de Lomé (warf), le chemin de fer et d'autres réalisations dont les traces sont encore visibles dans le pays.

« On parle souvent de Musterkolonie pour le Togo, mais en fait c'est pour l'Allemagne. Parce qu'elle arrivait à faire des économies, à bien gérer la colonie, mais sur le plan humain, c'était un désastre. La colonisation allemande a instauré une force, une violence sur tout le territoire. La peur des forces armées par les Togolais date de l'époque coloniale », indique Dr Stéphane Koffi Kouzan.

Avant d'énumérer les vestiges allemands qui rendent encore visible la présence du colon dans le pays, nous allons essayer de voir en quelques lignes ce que cette colonisation a apporté de bien ou de mal pour ce pays de 56 600 kilomètres carré.

Colonisation allemande, un bien pour l'éducation, la santé et les infrastructures

La colonisation allemande au Togo a pu permettre la formation de certains cadres qui ont géré le pays après l'indépendance. La formation des pasteurs de l'église évangélique, par exemple, a permis à certains d'entre eux de siéger l'Assemblée française pendant la colonisation de la France.

« Les premiers cadres du Togo ont été formé par l'Allemagne, ce qui n'est pas à négliger », souligne le Dr Kouzan.

L'historien reconnaît qu'en terme d'infrastructures et de constructions, des efforts ont été faits par les Allemands. Cependant, certains ont servi au colon pour faire sortir des matières premières du Togo vers la métropole. C'est le cas notamment du warf de Lomé qui est un vestige très important qui se dresse à la plage au cœur de la capitale.

« Ce sont des acquis sur lesquels le futur Etat togolais s'est basé pour se construire. Si je prends notamment des infrastructures routières, ferroviaires voire maritimes, les écoles, les centres de santé, ce sont des acquis importants sur lesquels les premiers gouvernants se sont appuyés pour développer le pays », explique le spécialiste de la colonisation allemande et son héritage au Togo et en Afrique.

Des cadres togolais avaient également bénéficié de bourses allemandes, sont allés étudier dans la métropole et sont revenus pour la construction de l'Etat togolais. Le Dr Stéphane Koffi Kouzan a cité l'exemple de l'ancien Premier ministre togolais, feu Edem Kodjo, qui avait bénéficié des formations aux côtés des frères catholiques de l'Allemagne.

Monsieur Kodjo a été un grand panafricaniste qui avait pensé la création de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), aujourd'hui l'Union africaine (UA).

Le revers de la médaille

Pour l'expert de l'histoire contemporaine, c'est sur le plan humain que la colonisation a été « catastrophique » au Togo. « Déjà, de base, la colonisation n'a jamais été une bonne chose. C'est la domination des populations par la force des puissances étrangères, notamment la France, l'Allemagne, la Grande Bretagne, le Portugal et autres ».

Il indique que les infrastructures sont inégalement réparties sur le territoire, certaines régions ayant été privilégiées au détriment d'autres. La plupart ont été construits pour servi les intérêts de l'Allemagne. « Le chemin de fer qui a été construit, c'était pour ramener les matières premières de l'intérieur vers la côte, en vue de l'exporter vers l'Allemagne et d'autres pays », déclare le Dr Kouzan.

Il souligne en outre que les populations à l'époque n'avaient pas le droit de dénoncer des injustices qui leur étaient faites. « Elle (la colonisation allemande) a instauré une terreur au sein des populations où on parle souvent de 'one for kaiser', ça fait parfois rire mais c'est un fait qui reste présent jusqu'aujourd'hui », affirme l'historien qui ajoute que le but c'était de terroriser les populations pour pouvoir les maîtriser.

Le Dr Stéphane Koffi Kouzan indique par ailleurs que le colon a également instauré une sorte de discrimination au sein des populations au point que certaines parties du pays se sentaient lésées par rapport à d'autres.

Tous ces souvenirs font dire aux historiens que le passage de l'Allemagne au Togo a laissé des souvenirs mitigés, même si beaucoup d'entre eux estiment qu'il y eu plus de mal que de bien.

Toutefois, les vestiges qu'on voit dans le pays aujourd'hui racontent abondamment ce passage. Nous vous présentons quelques-uns.

1. le Warf de Lomé

C'était le premier ouvrage de grande envergure dans la colonie allemande du Togo. Sa construction a commencé en novembre 1901 et s'est achevée en 1904. C'était l'ingénieur du gouvernement colonial, Georg H. Schmidt qui a supervisé les travaux.

Selon l'Institut Goethe de Lomé, « Entre 1901 et 1902 l'administration coloniale avait mis à la disposition des ingénieurs allemands 350 travailleurs forcés venus de l'hinterland pour transporter les piliers métalliques et les rails ».

Le wharf était inauguré le 27 janvier 1905, le jour anniversaire de l'empereur allemand Guillaume II.

Il servait à l'embarquement et au débarquement des marchandises et des personnes sans risque. C'est également grâce au warf que les matériaux nécessaires à la construction du chemin de fer ont été amenés vers l'intérieur du pays. Il a aussi permis l'exportation des matières premières vers l'Allemagne et d'autres pays.

Mais le warf a perdu son utilité à partir de 1964 avec la construction du port en eau profonde de Lomé. Aujourd'hui, ses ruines sont encore visibles à la plage de Lomé, non loin de la frontière avec le Ghana.

2. Palais des gouverneurs de Lomé

On ne peut parler des vestiges allemands au Togo sans évoquer le palais des gouverneurs, un bâtiment imposant dont la construction a été initiée en 1898 par le gouverneur allemand August Khöler qui avait décidé d'ériger Lomé en capitale du Togo.

Les travaux ont commencé avec l'ingénieur allemand Furtkamp se sont achevés avec l'architecte allemand Eernest Schmidt en septembre 1905. C'est le plus grand de toutes les colonies allemandes.

« L'architecture du palais relève de la volonté des allemands à démontrer la puissance et le prestige de la colonie allemande du Togo. Le palais construit dans un alliage de matériaux essentiellement importés était assez représentatif pour impressionner les navires qui passaient par la côte togolaise. Pour compenser l'inconvénient stratégique lié à la situation du palais, un souterrain de 3,5 m de hauteur y est bâti. Le coût total de construction de ce palais n'est jamais connu », souligne l'Institut Goethe de Lomé.

Il a servi de résidence aux différents gouverneur allemands de 1905 à 1914. Après, il a été occupé par les Britanniques jusqu'en 1920, puis par des gouverneurs français jusqu'à l'indépendance du pays en 1960. Il a servi ensuite aux présidents de la République du Togo jusqu'en 1970 où Gnassingbé Eyadéma a construit un nouveau palais présidentiel.

Ce bâtiment qui avait subi des dommages à l'intérieur et à l'extérieur et était resté inhabité pendant un temps, a été rénové et transformé en musée ouvert en novembre 2019. Il se dresse sur le boulevard du Mono en face de la plage à Lomé.

3. Le cimetière allemand de Lomé

En 1902, le gouverneur allemand August Khöler a pris un décret stipulant que tous les employés de l'administration coloniale allemande qui décèdent seront enterrés sur place. Le gouverneur voulait éviter les coûts exorbitants du rapatriement des cadavres des administrateurs coloniaux.

Quelques mois après la prise de cette décision, le gouverneur lui-même, victime d'une crise cardiaque, meurt. Il a été la première personne à être enterrée dans ce cimetière qui était composé de trois zones occupées respectivement par les sociétés de mission catholiques et protestantes et l'administration coloniale allemande. Chaque institution enterrait ses membres dans la zone qui représentait son cimetière.

Dans ce cimetière, on trouve plus de quarante tombes dans lesquelles se reposent les corps de missionnaires, commerçants et administrateurs coloniaux. Une remarque forte : sur les tombes, les inscriptions montrent que ceux qui y sont enterrés sont très jeunes. « Ces derniers voulant vite faire carrière et gagner leur vie se précipitaient pour aller travailler dans les colonies ».

Le cimetière allemand se trouve également non loin de la plage de Lomé, sur une rue qui s'appelle à l'époque coloniale, Bremer Strasse.

4. La Cathédrale de Lomé

Ce joyau imposant se dresse majestueusement au cœur du grand marché de Lomé. La Cathédrale Sacré-Cœur de Jésus de Lomé a été construite dans le cadre des activités de la société de Mission catholique de Steyl.

Plusieurs chrétiens catholiques togolais ont contribué par des dons en nature et en argent, pour la construction de cet édifice qui a été consacré en septembre 1902 lors d'une cérémonie présidée par Mgr Albert SMA.

« D'un point de vue architectural, la cathédrale est un édifice inspiré de l'architecture gothique européenne, et plus spécifiquement de l'église de Steyl, petite ville des Pays-Bas dont étaient originaires les cinq premiers missionnaires catholiques membres de la « Société du Verbe Divin ». Une galerie haute a été aménagée en 1914 afin d'augmenter la capacité d'accueil de l'édifice. La toiture et les flèches des clochers ont été refaites en 1940 ».

C'est l'un des édifices emblématiques de la capitale togolaise. Le Pape Jean-Paul II y a célébré une messe le 9 août 1985. En 1996, la cathédrale a été rénovée sous la direction de l'architecte allemand Stephan Frank avec l'aide des communautés chrétiennes allemandes et les fonds destinés à la sauvegarde du patrimoine culturel du ministère allemand des affaires étrangères, selon l'Intitut Goethe de Lomé.

5. L'hôpital Nachtigal d'Aneho

La ville d'Aneho encore appelée à l'époque « petit popo », ancienne capitale du Togo située à environ 35 kilomètres à l'est de Lomé, abrite également des vestiges allemands dont cet hôpital construit en 1894.

« C'est un bâtiment quadrangulaire enjolivé par une véranda. Il comprend à côté des salles de malades pour Européens, un local pour le médecin. En bas de l'étage se trouve la salle à manger et la pharmacie avec le cabinet de consultation et de pansement géré par les employés noirs. A l'étage se trouvent des salles de malades bien entretenues qui contenaient chacune deux à quatre lits pour accueillir les malades européens. À côté du bâtiment de l'hôpital est construit un petit bâtiment sous forme de baraque qui servait à accueillir les patients noirs », décrit l'Institut Goethe de Lomé.

L'hôpital a perdu de son importance depuis que la capitale a été transférée à Lomé. Il est situé dans le quartier Adjido sur la côte, face à la mer.

6. L'école officiel de Zébé

Cette école était la première de l'administration allemande au Togo. Elle a été ouverte en novembre 1891 à Adjido près d'Aneho, avec un effectif de 65 élèves dont 7 filles.

En dehors de la lecture et de l'écriture qui y étaient enseignées, l'instituteur allemand Karl Koebele inculquait aux apprenants les bonnes manières allemandes.

Appelée aujourd'hui école primaire publique de Zébévi, on y trouve encore quelques infrastructures de l'administration coloniale dont certaines sont en délabrement, d'autres rénovées.

7. L'office de la poste d'Aneho

« L'un des objectifs principaux que visait l'administration coloniale en mettant en place un service de la poste dans la colonie était de créer la liaison officielle entre Petit Popo et Kéta, ville côtière dans la colonie britannique de Gold-Coast pour faire acheminer les correspondances du quartier général de l'administration colonial vers le port de Keta. Le service de la poste est effectivement instauré dans la colonie le 1er Mars 1890 », indique l'Institut Goethe de Lomé.

En janvier 1990, le service de la poste a été transféré à Lomé, où il est devenu office central de la poste.

Le service de la poste de l'administration coloniale sert aujourd'hui d'agence de la poste dans la ville d'Aneho.

8. Le centre émetteur de Kamina

Kamina est une localité située à 5 kilomètres de la ville d'Atakpamé (environ 161 Km de Lomé), chef-lieu de la région des Plateaux au Togo. C'est là où les Allemands avaient construit une station radio transcontinentale qui servait de lien pour les colonies allemandes entre elles, et de contact entre ces colonies et l'Allemagne.

La station a été construite sur une surface de 4 kilomètres carré achetés auprès des chefs de la région par la firme Telefunken avec l'assistance de l'administration du cercle d'Atakpamé et de l'administration centrale de Lomé.

Selon l'Institut Goethe, « la puissance d'émission était de 100 KW, la longueur d'onde était 3500 m à 9500 m pour l'émission et 200 m à 14000 m pour la réception. L'émetteur était directement relié dès le 1er avril 1914 à la station radio de Nauen, près de Berlin, à une distance de 5200 km, et au sud avec la station de Windhoek, en actuelle Namibie, et bien sûr avec les navires allemands dans l'Atlantique ».

Dans la nuit du 24 au 25 août 1914, les Allemands, attaqués par les Français venus de l'Est et par les Anglais de l'Ouest, ont fait sauter la station de Kamina, avant de capituler le 27 août 1914. Les ruines de cette station sont encore présentes à Kamina, devenu un site touristique.

9. L'hôpital de Kpalimé

Cet hôpital, construit en 1907, s'occupait du traitement médical des résidents européens dans le cercle de Misahöhe dont Kpalimé (situé à 119 Km au nord-ouest de Lomé) était le principal centre de commerce.

Le centre traitait les malades sur place au lieu de les transférer à Lomé. Il a été construit par 18 maçons, et les matériaux, l'eau, sable et graviers ont été transportés à une distance d'une demi-heure de marche par des travailleurs autochtones.

L'hôpital, est situé sur une colline, est aujourd'hui aménagé et sert de dispensaire et d'infirmerie pour la ville.

10. La végétation dans la région des Savanes

Les traces de la présence des Allemands de l'époque coloniale sont visibles à travers les nouvelles plantes introduites dans cette région et qui ont changé la végétation dans le milieu.

C'est ainsi que le filao (casuarina equisitifolia), le teck (Tectona grandis) ont été introduits dans la végétation dans la région. On les voit aujourd'hui le long de la route nationale N°1 et dans certains endroits dans le pays.

Les Allemands ont également fait venir au Togo des plantes des mangues greffées, des cocotiers.

Selon le Dr Stéphane Koffi Kouzan, expert en histoire contemporaine et spécialiste de la colonisation allemande et son héritage au Togo et en Afrique, tous ces vestiges « contribuent à renforcer le mythe de la colonie modèle qu'a été le Togo alors que sur le plan humain, ce n'était pas le cas ».